Multitudes : la disparition des repères


Pendant de nombreuses années, mes peintures sur papier proposaient des paysages dans lesquels le regard pouvait se projeter. Certaines compositions donnaient l'impression de pénétrer dans une forêt, de se frayer un passage entre les branches et les feuillages. D'autres évoquaient des paysages sous-marins, avec des algues qui s'élevaient vers la surface, des poissons et une végétation aquatique foisonnante.

Il existait une certaine logique dans ces espaces. On pouvait imaginer où l'on se trouvait, dans quelle direction regarder, et parfois même avoir la sensation de progresser à l'intérieur de l'image.
Avec Multitudes, commencée en 2024, quelque chose a changé.
Je ne construis plus véritablement des paysages dans lesquels on pourrait entrer. Les formes se multiplient, se superposent et occupent l'espace sans qu'il soit possible de déterminer précisément ce que l'on regarde, ni depuis quel point de vue.
Mais d’ailleurs, où sommes nous réellement ? Ses œuvres nous font-elles plonger dans l’océan appartenant au temps de l’homo erectus ou sommes nous dans une infime surface du lichen qui recouvre l’un de nos derniers chênes centenaires ?
J'aime cette perte de repères.
Elle me fait notamment penser à certaines sensations que l'on peut éprouver devant les Nymphéas de Claude Monet. Dans ces peintures, la surface de l'eau, les végétaux et les reflets du ciel se confondent. La disparition de l'horizon rend parfois difficile de distinguer ce qui se trouve au-dessus de l'eau de ce qui se trouve en dessous.
Ce n'est pas tant la représentation d'un lieu qui m'intéresse dans ce rapprochement, mais cette ambiguïté du regard, cette difficulté à situer les éléments dans un espace identifiable.
Dans Multitudes, l'accumulation des touches colorées accentue cette impression. Les formes s'entremêlent, certains éléments semblent avancer tandis que d'autres s'éloignent. Le regard circule, cherche des profondeurs, découvre de nouveaux détails, sans jamais pouvoir reconstituer un paysage précis.
Je trouve intéressant qu'une peinture puisse donner une sensation d'immersion tout en nous laissant dans l'incertitude de ce que nous observons.
C'est une recherche que je poursuis aujourd'hui, à travers les couleurs, les superpositions et les mouvements qui naissent progressivement de la composition.
Lucie





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